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Discours prononcé par Monsieur Horst Köhler, Président de la République fédérale d'Allemagne, en l'honneur de Monsieur Henning Mankell à l'occasion de la remise du Prix de la Paix Erich Maria Remarque

18.09.2009
Osnabrück

Henning Mankell assistait à un Forum sur l'Afrique auquel j'avais convié des Africains et des Allemands il y a quatre ans à mener un dialogue sur le partenariat. À cette occasion, il relata l'histoire d'un jeune Africain qui allait pieds nus, vêtu de haillons. Sur ses pieds nus, il avait dessiné des chaussures. Même dans son état de pauvreté extrême, il voulait ainsi manifester sa dignité. La grande salle du Petersberg, près de Bonn, pourtant remplie de monde, était alors devenue très silencieuse. Présidents, représentants des milieux d'affaires, scientifiques et artistes africains et européens écoutaient avec la plus grande attention. Henning Mankell les avait tous envoûtés.

Nous allons avoir aujourd'hui aussi le privilège de l'entendre. Henning Mankell est connu de la plupart en tant qu'auteur de romans policiers vendus à des millions d'exemplaires. Son oeuvre artistique couvre pourtant également d'autres genres. Saviez-vous qu'il a écrit des livres pour enfants, qu'il a également travaillé comme dramaturge? On pourrait beaucoup dire sur toute son oeuvre artistique, mais j'aimerais me concentrer sur la partie de son oeuvre qui vaut à Henning Mankell l'honneur qui lui est rendu aujourd'hui: son oeuvre africaine.

Il est difficile de trouver auteur à succès européen dont l'oeuvre soit aussi étroitement liée à l'Afrique que celle d'Henning Mankell. Qui lit ses romans "Comédia infantil" ou "Le fils du vent" se rend compte très vite que l'Afrique n'y est pas réduite aux guerres, aux catastrophes et aux maladies. C'est au contraire un continent plein de créativité et riche de diversité culturelle qui s'exprime ici. Henning Mankell nous emmène en Afrique. Il nous fait connaître le courage de vivre, la solidarité et l'ouverture d'esprit des Africains. Et nous prenons, ébahis, la mesure de notre ignorance. Cela me fait donc vraiment très plaisir qu'Henning Mankell reçoive le Prix de la Paix Erich Maria Remarque de la ville d'Osnabrück.

Celui dont le prix porte le nom a dit un jour en parlant de son roman très certainement le plus connu "À l'Ouest rien de nouveau": "Ce livre ne prétend être ni une accusation ni un aveu. Il ne cherche qu'à parler d'une génération détruite par la guerre, même quand elle avait échappé à ses obus." La guerre réduit à ce point les hommes à leur plus simple existence que Remarque avait inventé pour qualifier les soldats au front l'expression "hommes-bêtes". Dans ce roman clé de la littérature anti-guerre, un jeune debout au chevet de son camarade d'école amputé songe, comme si c'était tout naturel, à utiliser lui-même les chaussures dont l'autre n'a désormais plus besoin. La précieuse paire de bottes militaires fait son chemin, du camarade agonisant au suivant, lui aussi voué à la mort. Les deux auteurs, Erich Maria Remarque et Henning Mankell, ont ceci en commun: tous deux sont capables, à partir de petits détails, de conter de grandes histoires.

Quand Henning Mankell parle de l'Afrique dans ses livres, la violence et la guerre jouent toujours un rôle. Ce n'est pas étonnant. En Afrique, plus de huit millions de personnes ont péri dans des conflits armés, ne serait-ce que dans les années 1990, après la fin de la guerre froide donc. Cela représente presque le nombre de soldats tués pendant la Première Guerre mondiale. Certaines des guerres menées en Afrique, par exemple en Angola ou au Mozambique, sont heureusement terminées. Mais dans d'autres parties du continent, elles se poursuivent: je me contenterai de mentionner à cet égard le Congo oriental, le Darfour et la Somalie. En Europe aussi, la guerre a fait partie pendant des siècles de la vie, pour ainsi dire quotidienne. Ce n'est qu'en regardant notre histoire européenne que nous nous apercevons à quel point la paix que nous connaissons déjà maintenant depuis plus de deux générations est inhabituelle. Cela nous donne du courage: en effet, il est possible de surmonter la guerre.

Il en est de même pour l'Afrique. La responsabilité première de la paix est entre les mains des Africains. Ils le savent d'ailleurs. L'Union africaine cherche des moyens de faire cesser la violence. La décision de rompre avec le principe de non-ingérence sur le continent africain en est un.

Dans tous les cas, l'intervention militaire ne peut qu'être le dernier recours. Il s'agit tout d'abord et surtout de réagir à temps aux signes de danger, avant que les hommes ne prennent les armes. En Afrique, ce sont d'ailleurs avant tout les armes à feu provenant aujourd'hui encore principalement d'usines européennes. Et il s'agit de découvrir les causes profondes de la violence en Afrique. Pour pouvoir comprendre la part de responsabilité des acteurs extérieurs dans les conflits en Afrique, il nous faut tout d'abord comprendre le rapport avec la pauvreté, l'exploitation des matières premières ou le manque d'eau et les conditions de commerce non équitables.

Dans ses livres, Henning Mankell attire sans arrêt l'attention sur ce rapport et indique concrètement les fils de l'exploitation dont le bout mène à nous. Il nous renvoie notre image, nous donnant ainsi la possibilité de comprendre les enjeux. C'est important car nombre de dépêches sur l'Afrique ne nous touchent déjà plus; elles dépassent parfois tout simplement notre imagination. Henning Mankell y oppose sa littérature, comme le faisait d'ailleurs aussi Erich Maria Remarque qui disait: "Si je vous montre une seule personne dans toute sa perfection, avec sa confiance, ses espoirs et ses difficultés, et que je vous montre ensuite comment elle meurt, elle reste inscrite à jamais dans votre mémoire."

Erich Maria Remarque disait aussi: "Mon sujet est l'homme de ce siècle, la question de l'humanité." Le thème d'Henning Mankell est l'humanité en Afrique.
Henning Mankell ne cherche pas dans son oeuvre à éluder la mort, mais il se consacre intensivement aux vivants. Dans une interview, il a critiqué en ces termes, à très juste titre selon moi, le fait que, dans l'esprit des Occidentaux, l'Afrique se résume aux catastrophes, à la violence et aux terribles épidémies: "Si nous nous basons sur l'image que nous transmettent les moyens de communication de masse, nous savons aujourd'hui tout de la manière dont les Africains meurent, mais rien de la manière dont ils vivent."

Et pourtant, bien souvent, les vivants sont des survivants. En disant cela, je songe notamment aux hommes à qui l'on a coupé les mains à coups de hache pour qu'ils ne puissent pas aller voter, aux femmes victimes de viols systématiques, et aux enfants qui n'ont rien appris d'autre que de tuer. Henning Mankell n'a pas peur des mots sans équivoque. Ses images et ses descriptions sont drastiques, une littérature inconfortable qui secoue le lecteur. Mais même apparemment livré sans défense à la violence, chacun peut aider les victimes à continuer de vivre. C'est là aussi un message de l'oeuvre d'Henning Mankell.

L'histoire de Sofia est peut-être son histoire la plus impressionnante. Quand elle était petite, Sofia a marché sur une mine terrestre au Mozambique. Il a suffi pour cela de faire un petit pas à côté de la chaussée. L'explosion a tué sa soeur et mutilé Sofia. On a dû l'amputer des deux jambes. Et pourtant, elle possède une volonté incroyablement forte, qu'aucun explosif au monde ne peut détruire: la volonté de vivre, d'être heureuse et de partager son bonheur avec d'autres. Elle est aujourd'hui mère de deux enfants et Henning Mankell la considère comme l'un de ses meilleurs et plus proches amis. Si vous n'avez pas encore lu l'histoire de Sofia, faites-le. Son courage vous étonnera de même que l'absurdité de la violence dont elle a été victime provoquera votre colère. Chaque année, environ 6 000 personnes sont aujourd'hui encore mutilées par des mines terrestres dans le monde entier. Une victime sur trois est un enfant.

La remise de ce prix à Henning Mankell est aussi à mes yeux la preuve que l'on sait à Osnabrück, "ville de la paix", que la paix durable est bien davantage que l'absence de guerre. La paix a besoin de développement et de justice. Le rapport entre pauvreté et violence est bien connu. Quand les êtres humains ne voient pas de chances et n'ont aucune perspective, le démon de la violence apparaît très rapidement. Ce n'est pas seulement le cas en Afrique et cela n'a rien à faire non plus avec les soi-disant cultures tribales "archaïques" dont il est souvent question dans nos médias. Henning Mankell insiste régulièrement sur ce point.

Je me souviens encore très bien d'une conversation que j'ai eue avec lui en 2006 à Berlin. Il avait dit alors que le centre de l'Europe n'était à ses yeux ni Bruxelles, ni Paris ni Berlin, mais Lampedusa, une petite île en Méditerranée. C'est là que sont régulièrement repêchés les corps d'Africains qui ont tenté de gagner l'Europe en bateau.

Je crains, si les choses ne changent pas, que le nombre de ces réfugiés n'augmente encore beaucoup. D'un autre côté, fermer hermétiquement les frontières de l'Europe n'est pas une solution, ni d'un point de vue politique ni sur le plan moral. Il faut au contraire créer les conditions nécessaires pour que les Africains puissent rester sur leur continent. Or c'est le cas s'ils y trouvent éducation, travail et sécurité. Penser que c'est impossible n'est pas seulement faux, c'est aussi manquer de respect humain et cela a des relents de racisme. Nous avons bien entendu besoin d'une "bonne gouvernance" en Afrique. Les plus démunis sont les premiers à souffrir de la corruption. Et cette corruption est encore beaucoup trop répandue. Mais nous avons également besoin de changement dans le monde en dehors de l'Afrique, dans la politique commerciale et des matières premières, dans la coopération au développement et pour finir également dans la représentation de l'Afrique au sein des institutions multilatérales. Aucun continent n'est plus proche de l'Afrique que l'Europe.

Je trouve très méritoire qu'Osnabrück, ville de la paix, destine cette année son prix au continent africain. Mesdames et Messieurs, votre ville aussi peut contribuer au partenariat avec l'Afrique. Je songe notamment aux jumelages communaux, et peut-être même aussi en réseau avec d'autres villes européennes. Je songe aux coopérations d'institutions, écoles et associations avec des partenaires en Afrique. Ce qui est important, c'est la rencontre directe entre les hommes. C'est en faisant la fête et en pleurant ensemble, en se parlant et en s'écoutant que naissent des liens personnels et une entente mutuelle. Cela ne nécessite même pas en général de grands moyens. Une autre chose est au moins aussi importante: la volonté personnelle de se préoccuper à long terme de l'Afrique. Votre ville dispose aujourd'hui déjà d'un centre de documentation important sur les guerres et les causes de guerre. Il pourrait s'orienter davantage vers l'Afrique.

"Je meurs, mais les souvenirs perdurent." ("Jag dör men minnet lever."). Tel est le titre donné par Henning Mankell à son commentaire d'un projet en Ouganda intitulé "Memory Book". Il s'agit de livres souvenirs que des parents sidéens qui savent qu'ils vont mourir confectionnent pour leurs enfants. Il y a douze millions d'orphelins du SIDA en Afrique, un chiffre inimaginable. Ce projet de livre attire l'attention sur les destins personnels qui se cachent derrière ce chiffre, ceux des parents et ceux des enfants. Il aide les enfants à mieux comprendre leur vie. Il leur donne une identité qui leur insuffle la force de gérer leur propre vie, leur propre avenir.

Nombre de victimes ne sachant ni lire ni écrire, les livres ne contiennent parfois que des images peintes ou de petits objets. Ces livres forment ainsi un témoignage d'humanité et de dignité très émouvant et touchant.

Le respect à l'égard des Africains et de leur dignité traverse tel un fil rouge toute l'oeuvre d'Henning Mankell. Il n'enjolive pas les choses ni ne les noircit, mais il emmène ses lecteurs dans un univers géographiquement proche, et pourtant la plupart du temps très éloigné sur le plan émotionnel. Un monde dans lequel une vie humaine est partie d'une histoire qui commence bien avant la naissance et continue d'être contée après la mort. Suivez Henning Mankell dans un voyage intellectuel à travers l'identité mythique de l'Afrique. Laissez-vous aller à apprendre de l'Afrique.

Contrairement à beaucoup d'autres qui s'engagent seulement de loin, Henning Mankell sait de quoi il parle. Il passe la moitié de l'année au Mozambique. Il vit comme il le dit lui-même avec un pied dans la neige suédoise et l'autre dans le sable mozambicain. En plus de son engagement humanitaire, il travaille avec des artistes africains dans son Teatro Avenida à Maputo et il a fondé une maison d'édition pour de jeunes auteurs suédois et africains. Henning Mankell est un exemple de respect vécu envers l'Afrique. C'est important pour comprendre vraiment. Et c'est pourquoi je continuerai à écouter Henning Mankell quand il me parle, nous parle à tous de l'Afrique.

J'aimerais maintenant parler de créatures dont la beauté, la légèreté et la capacité de métamorphose ont toujours et partout donné des ailes à l'imagination des hommes: les papillons. Henning Mankell en parle souvent. Leur capacité à franchir sans problème les frontières lui a inspiré le titre de sa pièce de théâtre "Butterfly Blues" qui porte sur le destin de réfugiés. Des papillons se rencontrent aussi dans les Memory Books. À ce propos, il dit qu'une mère les place entre les pages de son livre souvenir pour ses enfants. Chez Erich Maria Remarque, ils volent au-dessus des tranchées et se posent sur les crânes des soldats morts. Leur beauté tranquille rompt avec l'horreur et est signe d'espoir. L'Afrique est un continent plein de beauté, de légèreté et de possibilités de métamorphose. L'Afrique est pleine de papillons. Et Henning Mankell est un ami.